« Pour moi, l’écriture est salvatrice »


Connaissiez-vous l’histoire de Madame de Sévigné et de sa fille, Françoise ?

J’en avais effectivement entendu parler et j’ai lu les lettres de Madame de Sévigné à Françoise, qui sont au cœur du scénario. Je suis même allée visiter leurs résidences à Paris, et je m’en suis référée à Isabelle Brocard, la réalisatrice. Sur les films d’époque, les costumières sont aussi une source d’informations très riche, car le costume est souvent le reflet des mœurs et de la condition de la femme. En l’occurrence, le corset était le symbole de l’empêchement, puisqu’elles ne pouvaient pas s’asseoir normalement et respiraient difcilement quand il faisait chaud. A contrario, le costume des hommes leur permettait d’aller et venir comme bon leur semblait.

Que vous évoque la relation mère-fille racontée dans le film ?

Il y a, dans les rapports amoureux, familiaux ou amicaux, quelque chose qui traverse les siècles. L’amour que Madame de Sévigné porte à sa fille, son puissant instinct de protection, la façon dont elle espère le meilleur pour elle sont universels. Mais nous pouvons aussi nous reconnaître dans la volonté de Françoise de s’affranchir des désirs de celle-ci. Certains échanges résonnaient d’ailleurs intimement en moi, même si les problématiques des époques ne sont pas les mêmes.

Comment percevez-vous Françoise : est-elle amoureuse ou soumise ?

Madame de Sévigné rêve de liberté et d’indépendance pour sa fille, elle ne veut pas qu’elle appartienne à son mari. Cette idée est tellement ancrée en elle qu’elle refuse de voir l’amour que Françoise éprouve pour le comte de Grignan, dont elle est la véritable partenaire. Elle est très impliquée dans ses affaires, en Provence, ce qui était rare et moderne pour l’époque, et, malgré son côté volage et joueur, elle l’aime sincèrement. Mais Madame de Sévigné refuse de l’admettre, car elle a été blessée par les hommes. Son mari est mort en duel pour défendre l’honneur de sa maîtresse ! Elle a été mal aimée et n’envisage pas que sa fille puisse avoir une vie de famille épanouie.

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Comment s’est passée la collaboration avec Karin Viard, qui interprète votre mère ?

Nous n’avions jamais tourné ensemble et je l’aime beaucoup. C’est une femme franche, claire dans sa manière de penser les choses et de les exprimer. Il y a en elle quelque chose d’indocile, elle sait jouer des coudes quand il le faut pour faire valoir son point de vue. Je suis moins directe, je me faufile davantage. Karin est par ailleurs d’une grande gentillesse et de bon conseil. Elle a deux filles et avait avec moi un comportement assez maternel sur le tournage.

Vos personnages placent cet aspect avant tout. Vous y reconnaissez-vous ?

Il serait diffcile de dire non, même si j’ai revendiqué que ma maternité ne soit pas un frein à mes autres désirs. J’ai toujours pensé que mon enfant s’adapterait à mon mode de vie, et pas l’inverse. Pourquoi devrions-nous tout lui sacrifier quand bien même nous le désirons et le chérissons ? Cette charge mentale et cet amour ne doivent pas tout écraser. En l’occurrence, j’ai la chance que mon mari s’investisse dans le foyer.

Votre désir d’enfant a-t-il toujours été là ?

Oui, mais je me suis posé bien des questions, l’engagement physique de la grossesse ayant un impact sur une carrière. Je viens de tourner la série le Comte de Monte-Cristo, et mes partenaires masculins, pères de deux enfants, me demandaient ce que j’attendais pour faire le second. Ils ne réalisaient pas ce que cela pouvait impliquer. Si je suis enceinte, passerai-je à côté du rôle de ma vie ? Si j’attends, ne sera-t-il pas trop tard ? Cela dit, j’ai compris depuis longtemps qu’il n’y avait pas de bon ou de mauvais moment. Si un personnage nous échappe, c’est qu’il ne nous était pas destiné.

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L’écriture est au centre du film. Quelle place occupe-t-elle dans votre vie ?

Salvatrice. J’ai toujours écrit des journaux intimes, des histoires… Ado, je consignais mes angoisses et mes désirs, et j’établissais des listes de ce que je devais faire pour devenir une meilleure personne. L’écriture a aussi ceci de précieux qu’elle permet de lever certains filtres, comme le prouve la relation épistolaire entre Madame de Sévigné et sa fille. Moi, j’écris parfois de longs SMS à ma mère, et réciproquement, pour dire ce qu’il est diffcile d’exprimer face à face.

La relation de Françoise à sa mère faisait-elle écho à la vôtre ?

J’y ai vu des similitudes. Comme Madame de Grignan, j’ai quitté le nid jeune en me mariant à 19 ans, alors que ma mère [l’actrice Isabel Otero] et moi étions fusionnelles. Elle m’a fait faire le tour du monde et m’a toujours soutenue dans mes choix. Mais elle a aussi une image de ce qu’elle aimerait que je fasse et que je sois en tant que comédienne. Quand on emprunte une route similaire en étant du même sexe, la comparaison est inévitable. Or on oublie aussi qu’un enfant a 50 % d’ADN de l’autre parent. C’est d’ailleurs cette autre part de sa fille que rejette Madame de Sévigné.

Vous parliez d’écriture. Y pensez-vous professionnellement ?

Ma confiance en moi dans ce domaine est proche de zéro mais je suis en train d’écrire mon premier long-métrage. J’ai pris des cours d’écriture de scénario et j’apprends petit à petit à préciser ce que je veux raconter. J’adore ça et j’ai très envie de diriger d’autres comédiennes. Pour autant, je n’écris jamais en pensant à un rôle qui me serait destiné.

Diriger vos parents vous amuserait-il ?

Je l’ai fait avec ma mère dans mon court-métrage Venise n’existe pas et c’était très stressant. Quand j’étais en désaccord avec ce qu’elle proposait, je n’osais pas toujours le lui dire. Trouver ma place était diffcile et je ne parvenais pas à donner le meilleur de moi-même.

Avez-vous des projets d’actrice ?

Le remake, très libre, du Salaire de la peur, de Julien Leclercq, sur Netflix. C’est un film d’action comme je n’en avais jamais fait. Je me suis éclatée et j’ai constaté que j’étais beaucoup plus physique que je ne le pensais. Je prépare aussi le film d’Abd Al Malik sur l’esclave réunionnais Furcy, qui, né d’une mère affranchie, a intenté un procès à son propriétaire qui refusait de le libérer. Je joue la tutrice des enfants de la propriété, son amie et amour maudit.

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Quid de la série La Fièvre ?

Elle sera diffusée en mars sur Canal+, a été écrite par le scénariste de Baron noir et s’articule autour de la fabrique du mensonge, des cellules de crise. J’y incarne une polémiste qui met le feu aux poudres, prône le port d’armes citoyen, utilise les féminicides pour arriver à ses fins… C’est une grande manipulatrice, conseillère des politiques, une femme immorale. Je n’avais encore jamais eu un rôle pareil, si diffcile à défendre. Pendant des années, je suis allée vers des personnages qui m’éloignaient peu de ma nature et j’en avais vraiment marre. J’étais enfermée dans une case, alors que je rêvais de sorties de route, de me mettre en danger. Et puis, il y a eu la Flamme, de Jonathan Cohen, qui m’a amenée vers la comédie, et la Maison, d’Anissa Bonnefont, dans lequel je dépassais mes limites. Je suis très heureuse des rencontres que j’ai faites, des virages que j’ai réussi à prendre et, avec l’âge, j’ai la sensation que mes rôles gagnent en densité. J’ai hâte de voir ce que me réserve le futur.

Madame de Sévigné, d’Isabelle Brocard. Sortie le 28 février.



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