Boris Nadejdine, candidat contre Vladimir Poutine : « Je n’ai pas peur »


La Croix : Vous avez collecté 208 000 signatures en Russie. Ce mercredi 31 janvier, vous en remettez 105 000 à la commission électorale pour faire valider votre candidature présentée par un parti. Le Kremlin de Vladimir Poutine peut-il prendre le risque d’autoriser un candidat qui se dit contre lui et contre son opération spéciale en Ukraine ?

Boris Nadejdine : Je n’ai pas reçu de signal. Sans la vague de soutien suscitée par ma campagne de signatures, le Kremlin aurait pu facilement accepter ma candidature. Car quoique soutenu par le parti du pouvoir, Vladimir Poutine se présente en indépendant et doit remettre non pas 100 000, mais 300 000 signatures. On sait qu’il les a obtenues grâce à des collectes dans les écoles, sur les lieux de travail, dans les administrations… Ses équipes ont installé des stands dans les centres commerciaux. Mais il n’y a jamais eu de files d’attente ! S’ils m’autorisent, ils prennent le risque que je prenne des voix et ils ne pourront plus affirmer que tout le pays soutient Poutine. S’ils ne m’autorisent pas, cela décrédibilise l’élection.

Avec votre candidature, ne légitimez-vous pas une élection qui, en se tenant notamment dans les territoires ukrainiens annexés, est dénoncée par de nombreux opposants ?

B. N. : Je ne vois pas cela comme un problème. Formellement, c’est légal même si, par exemple, les autorités n’y publient pas le nombre d’électeurs. Le sort de ces territoires doit faire partie des négociations. Des leaders de l’opposition demandant au début à boycotter la présidentielle appellent désormais à voter pour moi. Si je suis candidat et qu’il y a une vraie campagne, je peux obtenir bien au-dessus de 10 % des voix. Mon rêve est de provoquer un second tour face à Poutine. Pour le moment, ma popularité est auprès des opposants, soit 15-20 %. C’est la minorité. Mais si je suis candidat et parle à la télévision, je peux élargir ce soutien.

Les Russes ayant signé pour vous ont donné nom, adresse et passeport. Les autorités ne vont-elles pas utiliser ces listes pour cibler les opposants ?

B. N. : Il y a aussi les 30 000 Russes qui ont fait des dons à ma campagne – 80 millions de roubles (800 000 €). Ce n’est pas l’argent d’oligarques. Ni du Kremlin. Cela vient d’individus. Tout cela est fait dans le cadre légal de ma candidature. La Russie vit certes en plein régime de répression, mais ils ne peuvent pas arrêter des centaines de milliers de personnes. Cela serait le retour à la terreur stalinienne de 1937.

On vous soupçonne d’être manipulé par le Kremlin. Par le passé, vous avez travaillé avec Sergueï Kirienko, premier ministre libéral sous la présidence Eltsine, devenu homme clé du Kremlin de Poutine. L’avez-vous rencontré ?

B. N. : La dernière fois que je l’ai vu, c’est en 2015, à l’enterrement de l’opposant assassiné Boris Nemtsov. On a depuis échangé des contacts. Mais toute relation a cessé en 2020 lors du référendum sur la Constitution, auquel je m’opposais. Dans les années 1990, j’ai côtoyé ces personnes désormais au pouvoir : Kirienko, mais aussi Poutine et bien d’autres. Aujourd’hui, je n’ai de contact ni avec le Kremlin ni avec les opposants en exil. Je suis moi-même, indépendant.

Le Kremlin pourrait lancer une opération médiatique, voire judiciaire, contre vous. Êtes-vous prêt ?

B. N. : Ils peuvent finir par m’arrêter. Je suis prêt. Je n’ai pas peur. Ma famille s’inquiète mais me soutient. L’une de mes filles, 22 ans, travaille dans mon QG. J’ai eu cinq femmes, j’ai quatre enfants, un petit-enfant. Ce serait curieux qu’ils me trouvent un scandale sexuel à 60 ans. Je suis député local. Expert en législation, j’enseigne, je donne des conférences.

Ces revenus (30 millions de roubles en six ans, soit 300 000 €, NDLR) sont en Russie, sans compte offshore. Le fisc ne m’a jamais rien reproché. Cela serait surprenant de trouver une fraude maintenant. Ils peuvent décider de me mettre sur la liste d’« agents de l’étranger » au motif, comme d’autres, que je donne des interviews à la presse occidentale. C’est l’un des risques.

Pourquoi vous opposez-vous à l’offensive militaire du Kremlin en Ukraine ? Si vous êtes président, que faites-vous ?

B. N. : Comme le dit un dicton russe : « Une mauvaise paix vaut mieux qu’une bonne querelle. » Dans la Russie actuelle, je dois faire attention aux mots utilisés publiquement. Je suis contre l’opération militaire spéciale, erreur fatale de Vladimir Poutine. Je suis pour la paix. Au premier jour de ma présidence, je proposerai à l’Ukraine et à ses soutiens occidentaux un cessez-le-feu, le retrait des armements lourds et le début des pourparlers.

Quel sort pour la Crimée, annexée en 2014 par la Russie ?

B. N. : Président, je défendrai les intérêts des Russes, y compris en Crimée. La dernière fois que j’y suis allé, c’était il y a cinq ans. Contrairement au Donbass, elle est retournée à la Russie sans une goutte de sang. Allez sur place : les habitants veulent vivre en Russie. Mais il faut que le reste du monde le reconnaisse, peut-être via un référendum reconnu par la communauté internationale. Regardez l’Alsace-Lorraine : c’est devenu un fait incontestable qu’elle appartient à la France.

Quelles seraient vos autres mesures au Kremlin ?

B. N. : J’ai trois noms de potentiels premiers ministres. L’un n’est pas en Russie. Les deux autres, figures connues, occupent des postes importants sous Poutine. Je les connais bien. Je ne leur en ai pas encore parlé. L’une des premières mesures sera de libérer les quelque 400 prisonniers politiques. Pour l’économie, il faudra des actions sur le long terme pour baisser les dépenses militaires, investir dans l’éducation et le système médical, et accroître la concurrence dans l’industrie, réformer le système fiscal.

Sous Poutine, les siloviki (forces de sécurité) ont pris le pouvoir, politique et économique. Pourrez-vous présider avec eux ?

B. N. : L’une des priorités sera de mettre sous contrôle les structures des forces de sécurité. Tâche difficile. J’ai des contacts avec certains siloviki, qui me soutiennent, qui pensent que la Russie est allée trop loin sous Poutine. Par le passé, j’ai côtoyé Sergueï Choïgou, l’actuel ministre de la défense. Je connais plusieurs généraux. Des gens qui participent à l’opération militaire spéciale me soutiennent. C’est aussi mon électorat.

Si, hypothèse hautement improbable, Vladimir Poutine acceptait de débattre avec vous à la télévision, que lui diriez-vous ?

B. N. : Je lui dirais : « Dans les premières années, vous avez beaucoup fait pour consolider le pays, réformer son économie ; mais, ces dernières années, vous avez commis de fatales erreurs, la réforme de la Constitution et l’opération militaire spéciale en Ukraine. Il est temps pour vous de partir à la retraite. Place à une nouvelle génération pour réparer vos erreurs ! Pour que la Russie aille de l’avant, redevienne un pays pacifique et de liberté. »

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Vladimir Poutine contre « l’opposition systémique »

Les autres candidats à la présidentielle du 15 mars appartiennent pour la plupart à « l’opposition systémique », un terme qui désigne les mouvements ne remettant pas en cause le régime.

Le candidat communiste Nikolaï Kharitonov a d’ores et déjà annoncé qu’il ne comptait pas critiquer Vladimir Poutine. De même, le candidat « libéral » du parti « Nouvelles Personnes », Vladislav Davankov, dit voir dans la critique des concurrents une méthode « d’un autre âge ».

Leonid Sloutski, candidat nationaliste du Parti libéral-démocrate, assume pour sa part ne pas avoir l’intention de vaincre le président russe dans les urnes, et lui prédit une « énorme » victoire.

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