FC Sochaux-Montbéliard : le purgatoire enchanté


​Dans le symbolisme chinois, le jaune représente la puissance, la sagesse et l’harmonie, soit à peu près l’exact inverse du FC Sochaux-Montbéliard (FCSM) quand ses propriétaires battaient pavillon de l’empire du Milieu. Tel un Michel Audiard échappé des cases du Lotus bleu, le gouailleur Jean-Claude Plessis accueille dans une mansarde couleur poussin avec parquet flottant beige clair et trois monumentales pièces de mobilier sombre en bois laqué et ajouré, héritage de la précédente direction. « Ils ont mis ça l’an dernier. Vingt mille euros ! Et on ne peut même pas les sortir, ça ne passe ni par la porte ni par la fenêtre… » Le président revenant préfère en sourire, il a d’autres dossiers bien plus urgents à régler que l’esthétique dépareillée de son bureau. Il ne tardera d’ailleurs pas à rejoindre son bras droit Pierre Wantiez une fois honoré le rendez-vous avec le JDD.

Le 25 août dernier, le bientôt octogénaire est redevenu le patron d’une institution qu’il avait quittée quinze ans auparavant, fier d’un bilan remarquable avec, notamment, une Coupe de France remportée en 2007 au nez et à la barbe de Marseille. « Je me suis senti investi d’une mission », raconte-t-il aujourd’hui, encore ému. Fin juin, le FCSM, alors en Ligue 2, est au plus mal. Après des années d’incurie et de perte d’identité, on apprend que son déficit s’élève à 22 millions d’euros, un chiffre potentiellement létal. Le club est rétrogradé à l’échelon inférieur. Dans la région, très attachée aux Lionceaux (le surnom de l’équipe), le choc est rude. Honnie des supporters, l’équipe dirigeante issue du groupe immobilier chinois Nenking entretient un espoir aussi fou que faux de renflouer les caisses, avant de refiler illico la patate brûlante à Romain Peugeot, jeune héritier de la dynastie industrielle et automobile liée à la création du club en 1928. Trop ambitieux, trop précipité – même s’il posera des jalons cruciaux pour la suite –, son plan échoue. Le dépôt de bilan semble inévitable.

« Le stade Bonal ici, c’est la tour Eiffel »​

​Deux forces vont alors s’unir pour l’opération de la dernière chance, baptisée « Sochaux 2028 » (date du centenaire) : les Sociochaux, une association née en 2019 pour impliquer davantage les supporters dans la vie du FCSM, et le duo Plessis-Wantiez. La première opère une levée de fonds qui réunira près de 800 000 euros grâce à des milliers de contributeurs dans tout le pays, et même à l’étranger. Basile Boli, Arsène Wenger et de nombreuses personnalités majeures relaient l’initiative. « On a tous été surpris et heureux de voir que le lien avec notre club familial et populaire n’avait pas été abîmé malgré les années noires, explique Mathieu Triclot, fondateur des Sociochaux et enseignant-chercheur en philosophie à l’université de Belfort. Mais sans Plessis et Wantiez, sans leur connaissance du monde du foot, rien n’aurait été possible. »

Chacun de leur côté, les deux anciens compères passent le début du mois d’août au téléphone, sondent les investisseurs et les collectivités, tentent de rassurer joueurs, staff et salariés. Le temps presse : le championnat de National a débuté sans les Sochaliens. « On y est allé au tout dernier moment, confirme Plessis. Grâce à nos bonnes relations avec la FFF, on a demandé un délai. On s’est battu comme des fous, poussés par cet incroyable élan populaire. » Le 17 août, au terme d’un feuilleton aussi éreintant qu’interminable, la Fédération autorise finalement le FCSM à s’aligner en National, l’équivalent de la troisième division, tout en maintenant son statut de club professionnel. À Bonal, où des centaines de supporters se sont rassemblés, la liesse le dispute au soulagement. « Je ne suis pas très croyant mais on peut parler de miracle, poursuit le Breton, qui s’amuse d’une popularité locale digne de Mick Jagger. Supporters, collectivités, entrepreneurs, tout le monde a joué le jeu à fond. Le stade Bonal ici, c’est la tour Eiffel. Nos actionnaires sont des gens qui connaissent le club, y ont joué, ont été ramasseurs de balle… Ils n’ont pas fait ça pour l’argent, ils l’ont même fait en sachant qu’ils pouvaient en perdre ! »

10 000 spectateurs de moyenne en 3e division

​Le plus dur est fait ? Le plus dur commence. Tout est à reconstruire, y compris une équipe capable d’être à la hauteur autour d’Oswald Tanchot, l’entraîneur arrivé juste avant la tornade et qui aura vécu l’été le plus déconcertant de sa vie. Fidèle à la tradition locale, le centre de formation, qui était sur le point de fermer ses portes, va fournir une partie de l’effectif, dont le meneur de jeu Malcolm Viltard, 21 ans, bombardé capitaine symbole. Les débuts sont balbutiants, mais le public réinvestit les tribunes en masse : près de 10 000 spectateurs en moyenne depuis le début de saison, attirés tout à la fois par la belle histoire et le jeu souvent chatoyant des Lionceaux. Lundi soir, malgré un froid polaire et une programmation TV surréaliste (18 h 15), ils étaient 8 000 pour voir les leurs dominer Nîmes (1-0) et rêver d’un prochain retour en L2, Sochaux occupant une encourageante cinquième place. Cerise sur la forêt noire : le FCSM a également décidé de s’offrir une épopée en Coupe de France.

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​Le mois dernier, à la surprise générale, Lorient (L1) est passé à la trappe (2-1) dans un Bonal en fusion. « Cette saison est émotionnellement plus forte que les autres, reconnaît volontiers Triclot, entré au conseil d’administration du FCSM. Lorient, c’était tellement fort… On se serrait tous dans les bras, la larme à l’œil. Il y avait la joie du résultat couplée avec celle d’être encore en vie. » Les travées rugiront sans doute encore plus fort cet après-midi pour la réception du Stade de Reims, cador de Ligue 1, en 16e de finale. « On va tout donner, assure au JDD le défenseur Arthur Vitelli. C’est fou ce qui nous arrive, et c’est aussi grâce à nos supporters. Ils sont l’âme du club, ils sont derrière nous, tout le temps. Vous savez, Bonal, c’est particulier… » C’est même unique en France : de l’autre côté de la tribune populaire Nord, derrière un vieux mur d’enceinte, on entend distinctement le vacarme saccadé des anciennes usines Peugeot, désormais Stellantis. Une présence aussi obsédante que fantomatique.

Peugeot et le « sentiment d’abandon »

​En 2015, poussée par son nouveau PDG Carlos Tavares, la marque au lion a vendu « son » équipe à un entrepreneur chinois, spécialisé dans les ampoules LED, qui doit encore se demander ce qu’il est venu chercher dans l’est de la France. Quatre ans plus tard, criblé de dettes, M. Li transmet le club à ses créanciers de Nenking, avec les résultats que l’on sait. 2019, année où la directrice des partenariats de Peugeot lâche une bombe sur Europe 1 : « Le football est un sport qui ne va pas avec nos valeurs. Il véhicule des valeurs populaires et nous, on essaye de monter en gamme. Revenir à Sochaux, ce n’est pas d’actualité. » Levée de boucliers en Franche-Comté, procès en mépris de classe et depuis, silence radio. Mathieu Triclot parle de « blessure » : « Face à ce sentiment d’abandon, les gens ont eu beaucoup de colère, voire de haine. Mais je n’arrive pas à imaginer que les dirigeants de la marque puissent continuer à mettre leur propre histoire sous le tapis. Sochaux est leur site historique. Il faut dépasser ce déni absurde. J’espère qu’ils reviendront. » Lui-même ancien cadre de Peugeot, Jean-Claude Plessis s’affaire pour renouer les liens : « On est toujours à l’affût. Je pense qu’on a mérité qu’ils s’intéressent à nous. »​

​En attendant des retrouvailles qui tombent sous le sens (le groupe industriel représente encore 7 200 emplois directs ou indirects pour une population totale de 100 000 habitants dans l’agglomération), il faut sauver le club. Ce n’est pas encore gagné ; malgré l’afflux des partenaires, plus de 40 cet hiver, il manque quelques millions dans les caisses. Plan social, joueurs indésirables, réduction des coûts – l’équipe ne voyage pas en avion, par exemple –, tout est mis en place pour assainir les comptes d’ici au prochain passage devant la DNCG, le gendarme financier du foot français, en mai prochain. Le train de vie des dirigeants n’y échappe pas. Chaque soir, travail terminé, Plessis et Wantiez regagnent leurs petits studios loués en ville. « Avec Pierre, on vit un peu comme des rats, rigole le président, à peine rétabli de l’ablation d’une tumeur de la thyroïde. C’est vrai qu’il faut être passionné, hein ! On se fait notre tambouille par terre, on se débrouille pour le linge… Mais l’histoire est trop belle. » Jusqu’où ? « Sans forfanterie, aujourd’hui, ils ont encore besoin de moi,conclut celui qui fêtera ses 80 ans le 19 février. Quand je sentirai que c’est le moment, je ne m’accrocherai pas. Je ne serai pas la Geneviève de Fontenay du football. » Mister Sochaux, en revanche, ça lui va comme un gant.



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