«Depuis quand être de droite ou de gauche est constitutif de l’art du poète ?»


FIGAROVOX/TRIBUNE – Dans une tribune publiée par Libération, plus de 1 200 «poètes» et auteurs contestent le choix de Sylvain Tesson, qu’ils considèrent comme «une icône réactionnaire», pour parrainer Le Printemps des poètes. Le dramaturge Jean-Marie Besset leur répond.

Jean-Marie Besset est auteur, traducteur et comédien.


Ne dirait-on pas que Ronsard, Du Bellay, La Fontaine, Corneille, Racine, Molière, Marivaux, Musset, Lamartine, Rostand, Shakespeare, Byron, Kipling en Angleterre, qui étaient autant de poètes ayant partie liée avec le pouvoir de leur époque, et donnèrent à la poésie une dimension nationale, étaient des hommes «de droite» ?

Là où Villon, Viau, jusqu’à Hugo, Rimbaud, Aragon, Char seraient classés «à gauche» ?

Pound fut dénoncé comme fasciste, cela fait-il de lui un moindre poète ? Lorca fut assassiné par des fascistes pour la seule raison de son homosexualité, pas de sa poésie. Cocteau fut inquiété pour faits de collaboration. Il tenta pourtant, en vain, de sortir Max Jacob (juif et homosexuel) des griffes de la Gestapo.

Chez les contemporains, Harold Pinter était à gauche, Michel Houellebecq est à droite.

Sur les périls que l’engagement politique fait courir aux poètes, Balzac présente dans ses Illusions perdues la fable terrible du jeune provincial Lucien de Rubempré, candide auteur cherchant à faire publier son recueil Les Marguerites, ballotté de presse de droite à presse de gauche, changeant d’opinion au gré des femmes qu’il aime et des roués qu’il fréquente. L’affaire se termine mal, mais elle est de fiction.

Seule la « poésie engagée » paraîtra au finish médiocre et circonstancielle.

Jean-Marie Besset

Or il y eut pendant la Révolution le cas bien réel et tragique des deux poètes de mon cher département de l’Aude, André Chénier et Fabre D’Eglantine, qui, à trop louvoyer entre monarchistes et diverses factions révolutionnaires, occupés surtout à surnager pendant cette tempête, furent broyés, ou plutôt raccourcis par la guillotine. On raconte que pleurant à chaudes larmes tandis qu’on le menait à l’échafaud, l’auteur du fameux tube «Il pleut, il pleut, bergère» (à charge ou à nostalgie de Marie-Antoinette ?) fut interpellé par Danton, qui lui lança : «Ne t’inquiète donc pas, dans quelques jours, des vers, tu en feras des milliers!». De la française à la soviétique, d’une Révolution l’autre, le traitement que Staline réserva à Ossip Mandelstam confirme assez que les politiques sont d’une cruauté sans borne avec les poètes qui les ont déçus.

Sans compter qu’être de droite ou de gauche n’est en rien constitutif de l’art du poète. Pas plus que cela ne confère un certificat de génie. «The line is immaterial !», conclurait la Lady Bracknell de la comédie de Wilde.

Seule la «poésie engagée» paraîtra au finish médiocre et circonstancielle.

Quant aux signataires de cette énième tribune, qui se proclament poètes (ce qui est déjà ridicule, poète étant typiquement un titre que les autres vous décernent), sous bénéfice d’inventaire, on est sommé de les croire sur parole. Il y aurait donc 600, non (ces tribunes sont sujettes à métastases) 1200… demain 2400?… poètes en France, tous dressés contre ce non-poète, cette hydre réac, ce galeux de Sylvain Tesson ?

Quand on pense à toutes ces Pénélopes de la culture (Aurélie, Fleur, Audrey, Rima…) affairées à tisser du lien social, et voir que leur production de vivre ensemble a porté tant de beaux fruits, cette multitude de poètes français de gauche, on ne peut que se réjouir. Vraiment.

C’est merveilleux.


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