L’escalade n’est pas le scénario à privilégier


Les frappes aériennes menées par le Pakistan et l’Iran ciblant des groupes rebelles réfugiés sur le territoire du voisin marquent une brusque aggravation des frictions entre les deux voisins, à un moment où la région est déjà sous forte tension. Entretien avec Marc Goutalier, spécialiste du Moyen-Orient.

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L’Iran a dénoncé, jeudi 18 janvier, les frappes menées par le Pakistan contre “des caches terroristes” dans le sud-est du pays, qui ont fait neuf morts, deux jours après une attaque similaire lancée par Téhéran sur le territoire de son voisin pakistanais. L’Iran et le Pakistan, seul pays musulman doté de l’arme nucléaire, sont confrontés depuis des décennies à des insurrections larvées le long de leur frontière commune, qui s’étend sur un millier de kilomètres. Ces attaques réciproques surviennent au moment où le Proche-Orient est secoué par la guerre qui oppose le mouvement islamiste palestinien Hamas à Israël dans la bande de Gaza, et les attaques des rebelles houthis du Yémen, soutenus par l’Iran, contre des navires de commerce en mer Rouge. Entretien avec Marc Goutalier, consultant en géostratégie. Spécialiste du Moyen-Orient, il est l’auteur de l’ouvrage “Le Démiurge et le chaos, les présidents américains et le Moyen-Orient” (éd. du Félin), à paraître le 1er février.

 

France 24 – Que vous inspirent ces tirs croisés entre l’Iran et le Pakistan?

Marc Goutalier. C’est la première fois que le Pakistan frappe l’Iran, mais c’est aussi la première fois que l’Iran est visé par un tir de missiles sur son territoire depuis une trentaine d’années. En même temps, on a deux pays qui n’ont pas forcément grand intérêt à s’affronter l’un l’autre, surtout en ce moment. Le risque d’escalade n’est pas à exclure car la situation régionale est plutôt volatile. Mais la priorité de l’Iran se trouve au Moyen-Orient avec ce qu’il se passe à Gaza et au Yémen. Un conflit avec le Pakistan serait finalement parasite. Ce n’est pas l’intérêt de l’Iran et ce n’est pas non plus une menace sécuritaire majeure. Côté pakistanais, il fallait répondre à ce qui était une provocation iranienne. Des élections législatives vont avoir lieu dans peu de temps, la situation intérieure est donc très tendue. La principale menace sécuritaire pour les Pakistanais est en Inde et en Afghanistan. Mais il fallait répondre à l’Iran et le Pakistan l’a fait de manière assez franche et rapide. L’escalade n’est pas le scénario à privilégier, à mon sens. Mais encore une fois, on ne peut pas l’exclure parce que la situation est mouvante.

Quels sont ces groupes qualifiés de terroristes par les Iraniens et le Pakistanais ?

Côté iranien, comme les Kurdes, les Baloutches sont une minorité sunnite dans un pays majoritairement chiite et où le chiisme la religion d’État. Ils revendiquent aussi un État ou, du moins, une plus grande autonomie. Ils sont présents non seulement en Iran, mais aussi au Pakistan et en partie aussi en Afghanistan. Dans cette région, les frontières sont mal contrôlées, elles sont poreuses. Il y a une circulation importante de militants d’un côté comme de l’autre. Les groupes séparatistes en Iran sont basés au Pakistan et les groupes séparatistes du Pakistan, en Iran. 

Depuis quelques jours, les Iraniens enchaînent les frappes sur l’Irak, sur la Syrie et maintenant sur le Pakistan. Est-ce un message lancé aux Américains et aux Israéliens ?

C’est ce message qui est envoyé depuis quelques jours. Cela s’inscrit dans cette série de frappes, assez inédite aussi, de la part de l’Iran. On connaît les Iraniens commanditaires. Généralement, ils délèguent la tâche de frapper les adversaires à leurs relais comme les Houthis au Yémen, le Hezbollah au Liban ou les milices chiites en Irak. Là, ils ont frappé eux-mêmes et revendiqué tout de suite. Il s’agit en plus des Gardiens de la révolution, donc la garde prétorienne du régime iranien. C’est un message de fermeté qui est envoyé à la fois aux adversaires mais aussi aux propres alliés de l’Iran qui sont très pro-palestiniens. Ils estiment que l’Iran devrait en faire un peu plus pour soutenir les Palestiniens contre Israël. C’est pour cela que l’une des frappes menées au Kurdistan irakien visait une base du Mossad : pour rappeler que l’Iran est bien engagé dans cet axe de la résistance. Dans un contexte où l’on parle éventuellement d’une escalade, d’une possible explosion régionale, l’Iran se montre prêt à intervenir, à employer les grands moyens. Ce n’est pas si simple parce que le Pakistan a rappelé son ambassadeur. L’Irak, qui est censé être un État allié, voire inféodé à l’Iran, a rappelé son ambassadeur à Téhéran. Il y a une crise diplomatique entre l’Irak et l’Iran qui paraît d’une ampleur assez inédite. Ce qu’a fait l’Iran avec ses frappes directes l’expose plus que d’habitude.



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