Je ne vis pas dans le ressentiment envers mes parents, mais je ne peux pas pardonner


Égérie, muse, actrice, plus récemment documentariste, Farida Khelfa est une figure iconique de la mode des années 1980. Elle a écumé les Nuits fauves du Palace, des Bains Douches. Ses amis et amants ont pour nom Christian Louboutin, Jean-Paul Goude, Jean-Paul Gautier, Azzedine Alaïa…

On découvre dans le livre Une enfance française, paru chez Albin Michel, l’autobiographie choc d’une femme qu’on ne connaissait pas. On lit son livre d’une traite, le souffle coupé. Quelle vie ! Quelle enfance saccagée, violente, avec si peu d’amour et de tendresse, et une violence difficilement imaginable ! C’est parfois suffocant de lire certaines pages et en même temps, elle est la définition de ce qu’on appelle parfois trop facilement la résilience.

C’est la voix d’une femme qui a réussi à dépasser, à s’émanciper, à terrasser les malheurs de sa naissance, de ses racines et de son héritage. Elle écrit : « Je ne savais pas ce qu’il fallait faire quand on perd sa mère. Pleurer, je ne pouvais pas. J’étais remuée. Pas vraiment triste. Curieux état, comme absente de mon propre corps. » C’est ainsi que démarra la rédaction de ce récit si longtemps tu. Il a fallu la mort de sa mère.

Happée par l’écriture du livre sur son enfance

Farida Khelfa : « Ma mère est morte dans l’été en août. Chez les musulmans, les enterrements se passent très vite. Il faut que ce soit fait en 48 heures. J’écrivais alors quelque chose qui ne fonctionnait pas vraiment. Quand je suis retournée en vacances, j’ai recommencé à écrire et c’est parti directement dans l’enfance. J’ai plongé et je ne m’y attendais pas du tout. J’ai été happée par cette écriture quotidienne qui arrivait presque dans la nuit puisque je me réveillais à trois heures et demie du matin. »

La violence paternelle liée à la colonisation

Ses parents algériens arrivent en France dans les années 1950. Après plusieurs logements précaires, la famille de Farida Khelfa s’installe dans une tour du quartier des Minguettes, à Vénissieux, près de Lyon. Ils auront neuf enfants, sans compter les fausses couches et les enfants morts en bas âge. Au cœur de cette famille, il y a son père gardien de nuit et alcoolique sévère qui boit plusieurs bouteilles par jour et se défoule sur sa femme et sur ses enfants. La violence est partout autour de ce père et elle va contaminer toute la famille. L’ex-mannequin analyse : « J’ai été élevée dans une violence folle et j’ai essayé de m’en débarrasser puisqu’on la reçoit en héritage. Mon père était un colonisé. C’est ce qui l’a détruit, entre autres. Au départ, c’était quelqu’un de très fragile. Mais la colonisation l’a déshumanisé. Il avait perdu toute identité, toute propriété lui-même… Tout lui échappait. Pour être aussi violent avec ses enfants, il devait avoir une haine de lui-même effrayante. »

La misère engendre la violence.

Dans son livre, Farida Khelfa décrit ses frères et ses sœurs et la douleur de leur enfance saccagée. Son frère aîné passait tous les jours des heures dans » la chambre à torture ».

« Au cours de l’écriture, le moment où j’ai vraiment pleuré a été quand je parlais de mon frère Mohamad. Il est décédé. C’était quelqu’un d’extrêmement doux, de très gentil. Souvent, quand les êtres violents, incapables d’expression, se déchaînent, ils s’attaquent à quelqu’un de fragile, de sensible, de différent et d’une grande beauté. Il avait une douceur dans le visage. Quand je vois ses photos aujourd’hui encore, j’ai envie de pleurer. C’est ça la misère : pas tellement la pauvreté, mais le manque d’amour et la déferlante de violence. »

L’invité de 9h10

21 min

Une mère figure du martyre plongée dans la dépression

Farida Khalfa raconte : « Elle a été mariée à seize ans avec un type épouvantable, son bourreau que dans le fond elle aimait. On peut être lié à quelqu’un qui vous brutalise. Elle avait perdu tout espoir. Elle s’est mis une sorte de camisole chimique. Elle avançait, le regard terne et elle nous regardait, nous reprochant de ne pas la protéger alors que nous étions des enfants ! C’était confus chez elle et elle ne savait pas si on était ses frères et sœurs ou ses enfants. »

Des agressions sexuelles au cœur de cette famille

Dans le livre, il est question de l’inceste répété quasi-quotidien de sa sœur aînée, violée par son père. Mais c’était le silence dans la famille. « Cela ne s’est jamais dit jusqu’à ce que ma sœur le révèle. C’est comme un non-dit. Les secrets de famille ne sont des secrets pour personne. Tout le monde est au courant, mais personne ne le dit. Et puis finalement, ma sœur nous a toutes sauvées en partant chez les bonnes sœurs, cela nous a ouvert la voie. »

La suite (l’oncle incestueux, la question du pardon, la drogue, Jean-Paul Goude, la psychanalyse…) est à écouter…





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