« Je suis restée libre de mes prises de position » : Rima Abdul Malak s’offre un départ riche en sous-entendus politiques


« Bon conseil des ministres ! » C’est avec ces mots, adressés à celle qui prend sa place au ministère de la Culture, que Rima Abdul Malak a quitté à pied le Palais Royal ce vendredi matin, sous une ovation d’applaudissements, telle qu’ont dû en rêver de nombreux responsables gouvernementaux en laissant leurs fonctions. Quelques minutes plus tôt, son discours de passation dans le grand salon des Maréchaux avait lui aussi été chaudement applaudi par une assistance particulièrement fournie, en présence de nombreux journalistes venus scruter les premiers pas de Rachida Dati, dont la nomination surprise reste le principal évènement de ce remaniement.

« Devenir ministre n’était pas un rêve pour moi. Mon rêve était de devenir libre et de le rester », a expliqué Rima Abdul Malak, assurant être parvenue, durant les vingt mois passés à la tête de l’un des portefeuilles les plus convoités de la République, à « rester libre de son engagement, libre de ses prises de position, libre dans son amour pour les artistes ».

« J’espérais parvenir à déjouer la malédiction qui s’est abattue sur le ministère de la Culture depuis plus de dix ans, et qui fait que les ministres de la Culture restent moins de deux ans en poste, mais cette malédiction est décidément tenace ! », a-t-elle relevé, alors que Rachida Dati est la cinquième personne à occuper ce poste sous l’ère Macron. Avant Rima Abdul Malak, se sont succédé Françoise Nyssen, Franck Riester et Roselyne Bachelot.

« J’avais déjà écrit un texte en alexandrins pour répondre à une prochaine interpellation aux Molières »

« Depuis mai 2022, j’ai été extrêmement heureuse à la tête de ce ministère. Chaque journée avait son lot de problèmes à résoudre et de batailles à mener, mais chaque journée avait ses moments éblouissants et transformateurs », a expliqué la ministre sortante.

Devant Rachida Dati, jusqu’à hier tête de file de l’opposition parisienne de droite, elle a salué l’ancien maire socialiste de Paris, Bertrand Delanoë, comme « son mentor absolu ». Emmanuel Macron, qui a fait sortir de l’ombre Rima Abdul Malak en la nommant alors qu’elle était encore totalement inconnue du grand public, appréciera certainement. Cette Franco-libanaise, qui a fui avec sa famille la guerre civile à la fin des années 1980, a œuvré comme conseillère culture auprès de la mairie de Paris, avant de rejoindre en 2019 l’écurie présidentielle, assumant les mêmes fonctions auprès du chef de l’Etat.

Elle s’est défendue des critiques sur son profil « technocratique » et son manque de sens politique. « Je n’ai pas compris pourquoi on me collait si souvent l’étiquette de ‘techno’, moi qui n’ai pas passé un seul concours administratif de ma vie et qui n’ai jamais travaillé dans la haute fonction publique », a relevé Rima Abdul Malak.

Montant régulièrement au créneau, cette représentante de l’aile gauche de la macronie se fait particulièrement remarquer au printemps dernier, par son intervention lors de la cérémonie des Molières. Présente dans la salle, elle prend spontanément la parole depuis son fauteuil pour répondre aux attaques contre la réforme des retraites. « J’avais déjà écrit un texte en alexandrins pour répondre à une éventuelle prochaine interpellation à la cérémonie des Molières ou des Césars », a-t-elle ironisé ce jeudi.

« Défendre les droits des femmes, lutter contre le harcèlement et les violences sexistes et sexuelles, n’est-ce pas politique ? »

Mais c’est certainement ce même franc-parler qui lui coûte à présent son poste. « Quand j’ai été nommée ministre, je n’avais jamais fait d’interview dans les médias ni été aux bancs de l’Assemblée nationale et je n’avais ma carte dans aucun parti, mais la politique a toujours été liée à ma vie, parce que tout est politique », a-t-elle expliqué. « Promouvoir la culture française à New York, n’est-ce pas politique ? Défendre les droits des femmes, lutter contre le harcèlement et les violences sexistes et sexuelles aussi. » Une référence, certainement, à sa prise de position sur l’acteur Gérard Depardieu, visé par plusieurs accusations de viol et ciblé par un documentaire choc sur son comportement sexiste et outrancier.

Rima Abdul Malak avait parlé d’une « honte » pour la France et annoncé mi-décembre le lancement d’une procédure disciplinaire pouvant ôter la Légion d’honneur au comédien. Ce qui lui a valu, quelques jours plus tard, un recadrage en direct de la part d’Emmanuel Macron, invité de l’émission « C à vous » sur France 5. Un véritable désaveu pour la ministre.

Peut-être fait elle aussi les frais de ses attaques contre l’empire médiatique de Vincent Bolloré, notamment l’émission « TPMP » de Cyril Hanouna et CNews, déjà épinglées par l’Arcom, le gendarme de l’audiovisuel, et la possibilité de retirer aux chaînes du groupe leurs fréquences de diffusion. La ministre avait alors été abondamment critiquée à droite.

Rima Abdul Malak a conclu son intervention en citant « La Saison des Hommes » de la poétesse Andrée Chedid, à lire, peut-être, comme un ultime message à l’adresse du chef de l’Etat : « Et que l’amour demeure après le discrédit. »

« Chacun sait que j’aime me battre. N’ayez pas peur », lance Rachida Dati

Très attendu, le discours de Rachida Dati s’est avéré plus sobre, plus marqué à droite aussi. Elle s’est dite « très fière mais aussi très émue » par cette nomination, véritable coup de théâtre de la nouvelle composition gouvernementale. « Je comprends qu’elle puisse surprendre. Moi, elle ne me surprend pas. Cette nomination répond à un véritable besoin, le besoin d’une France – souvent on dit ‘populaire’ avec un peu de mépris, je dois dire -, qui doit se sentir représentée », a-t-elle expliqué.

« Je sais personnellement – et c’est d’ailleurs pour cela que ça surprend – ce que je dois à la culture française » a-t-elle souligné, alors que les critiques n’ont pas manqué d’éclater à l’annonce de sa nomination sur l’incongruité de son profil à ce ministère. « Par mon parcours, la culture est un combat de tous les jours dans un monde ou les défis sont nombreux : je ne mentionnerais pas ici la radicalisation, le communautarisme… ».

« Chacun sait que j’aime me battre. N’ayez pas peur. Je serai donc toujours là pour défendre l’exception culturelle française », a-t-elle encore assuré.

Rachida Dati a insisté sur son souci de « bâtir une nouvelle culture populaire pour tous, des quartiers à la ruralité. », et évoqué son attachement au « patrimoine » parisien avec le défi que représente la réouverture de la cathédrale Notre-Dame 2024. Mais elle a également tenu à faire montre d’une certaine continuité avec sa prédécesseure. « Nous avons en commun une liberté de penser – notamment pour les femmes. Nous avons en commun une liberté de parler – notamment pour les femmes. Une liberté de créer – notamment pour les femmes. Une liberté de diffuser – aussi pour les femmes. »



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