Discours de Rima Abdul Malak lors de la passation de pouvoir au ministère de la Culture


Madame la Ministre, chère Rachida,

Chers amis,

Il y a 20 mois, je me tenais ici à ce même pupitre, aux côtés de Roselyne Bachelot, et dans mon discours de prise de fonctions, je disais que devenir Ministre n’était pas un rêve pour moi. Je disais « mon rêve c’est de devenir libre et de le rester ! ». En acceptant cette magnifique responsabilité que m’avaient confié le Président de la République et la Première ministre Elisabeth Borne, je me suis mise au service d’une ambition pour la France à laquelle j’ai cru totalement, ardemment. Mais je suis restée libre. Libre de mes engagements, libre de mes prises de position, libre dans mon amour pour les artistes.

20 mois, c’est court à l’échelle de la riche histoire de ce Ministère. Mais mon dévouement à notre politique culturelle sous l’égide d’Emmanuel Macron avait commencé bien avant, en novembre 2019 depuis l’Elysée. J’étais dans l’ombre, mais déjà dans l’action, en appui à Franck Riester puis à Roselyne Bachelot. Ces années ont permis de grandes avancées : la création du Centre national de la Musique, un soutien inégalé à la culture pendant la crise sanitaire, l’année blanche pour les intermittents, devenue une année et demie, un plan de relance pour toutes les filières culturelles, près de 260 projets artistiques réalisés dans le cadre du programme Mondes nouveaux partout sur le territoire, des nominations féminisées et diversifiées à la tête de nos institutions, un pass Culture transformé et amplifié, des efforts inédits pour la lecture, érigée en grande cause nationale.

Depuis mai 2022, j’ai été extrêmement heureuse à la tête de ce Ministère. Chaque journée avait son lot de problèmes à résoudre et de batailles à mener, mais chaque journée a eu ses moments éblouissants et transformateurs, notamment lors de mes multiples déplacements sur le terrain, à la rencontre des forces vives de la culture, des élus, des associations.

Mes boussoles, ici, ont toujours été claires : développer l’appétit de culture de notre jeunesse, défendre la souveraineté culturelle de la France face à l’hégémonie des plateformes numériques, préserver et transmettre notre patrimoine, apaiser les mémoires par la culture, défendre l’audiovisuel public et lutter contre la désinformation, agir, enfin, pour la transition écologique. A chaque déplacement international, j’ai pu constater à quel point ces enjeux résonnaient fortement à l’étranger, à quel point la France était montrée en exemple et les mutations de notre modèle culturel scrutées avec attention.

Ces grandes priorités, je les ai portées avec une équipe à l’énergie incroyable, visionnaire, passionnée, qui ne comptait jamais ses heures. Une équipe héroïque. Je tiens à les remercier très sincèrement ainsi que notre comité de direction si soudé, si talentueux. Remercier nos directeurs régionaux des affaires culturelles, les dirigeants de nos quelques 80 établissements et opérateurs, et l’ensemble des agents du ministère. J’ai pu mesurer au quotidien la force de leur engagement, la qualité de leur expertise et leur sens du service public.

Je suis fière de tout ce que nous avons pu accomplir ensemble : achever, par exemple, des chantiers majeurs comme celui de la BNF Richelieu après 12 ans de travaux ou celui de la transformation du Château de Villers Cotterêts en Cité internationale de la langue française. Passer deux lois historiques pour faciliter les restitutions des biens spoliés aux familles juives et celles des restes humains appartenant à nos collections. Réussir à mettre à contribution les plateformes de streaming pour participer au financement de la filière musicale. Étendre le pass Culture dans sa version collective aux élèves de 6ème et de 5ème. Ou encore redoubler d’efforts pour nos écoles d’architecture, qui sont de véritables pépites pour l’avenir. Ces réalisations ne sont pas éphémères, elles sont structurantes, elles sont durables.

Je suis fière d’avoir obtenu les budgets les plus élevés de l’histoire de ce ministère : en hausse de 7% en 2023 et à nouveau de 6% pour 2024, avec la création de 125 emplois supplémentaires et la sauvegarde de nombreux crédits d’impôts, qui sont indispensables à la vitalité du secteur de la culture.

Après la suppression de la redevance, je me suis battue bec et ongles pour sécuriser le financement de l’audiovisuel public et négocier une trajectoire budgétaire en hausse donnant une visibilité aux entreprises jusqu’à 2028 et fixant le cap de plusieurs transformations. Tu avais raison, chère Rachida, quand tu disais l’an dernier que l’audiovisuel public fait partie du parcours républicain et de l’égalité des chances. A l’heure où notre société est bousculée par la désinformation, par une défiance croissante des Français vis-à-vis des médias, par une simplification trop fréquente de la pensée, les entreprises de l’audiovisuel public, dont les équipes travaillent avec rigueur et en toute indépendance, ont un rôle crucial à jouer pour préserver notre démocratie.

Quand j’ai été nommée Ministre, je n’avais jamais fait d’interview dans les médias, je n’avais jamais été au banc à l’Assemblée et je n’avais ma carte dans aucun parti. On me disait novice en politique. Mais la politique a toujours été liée à ma vie, parce que tout est politique ! Tenter de comprendre une guerre civile qui déchire son pays quand on est enfant, c’est politique. Habiter une autre langue que sa langue maternelle, l’aimer, la défendre, grandir avec elle, c’est politique. Organiser des spectacles dans des camps de réfugiés ou des bidonvilles avec les Clowns sans frontières, c’est politique. Le rire, lui-même, est politique. Le rire est subversif. Le rire est résistance. Servir pendant 6 ans l’ambition culturelle de Bertrand Delanoë – mon mentor absolu – c’est politique. Promouvoir la culture française à New York, n’est-ce pas aussi politique ? Défendre les droits des femmes, la lutte contre le harcèlement et les violences sexuelles et sexistes, aussi. Soutenir la culture arménienne ou accueillir des artistes exilés d’Iran, d’Ukraine ou d’Afghanistan, c’est là encore politique. C’est même civilisationnel. Bref, je n’ai pas compris pourquoi on me collait si souvent l’étiquette de « techno », moi qui n’ai jamais passé un seul concours administratif de ma vie et qui n’ai jamais travaillé dans la haute fonction publique !

Le Président m’a fait confiance, la Première ministre aussi, et je ne les en remercierai jamais assez. Je me suis jetée corps et âme dans cette fonction, en me disant qu’il était possible d’être une femme politique autrement, avec toutes mes différences. Je veux d’ailleurs remercier ici les parlementaires avec qui j’ai travaillé tout au long de ces 20 mois et précédemment, quand j’étais conseillère culture à l’Elysée. C’était un bonheur d’échanger avec vous, de vivre la réalité de vos circonscriptions, et de faire évoluer nos travaux en tenant compte de vos avis.

Je dois vous faire un aveu : j’espérais parvenir à déjouer la malédiction qui s’est abattue sur le ministère de la Culture depuis plus de dix ans, qui fait que les ministres restent moins de deux ans à leur poste, mais cette malédiction est décidément tenace !

J’ai plusieurs regrets en vous quittant : je regrette de ne pas voir les 101 visages de La Relève, ce programme que j’ai imaginé pour élargir et diversifier le vivier des nominations dans la culture – on était à la dernière phase de sélection ;  de ne pas pouvoir déployer encore davantage le plan pour les métiers d’art que j’ai porté avec Olivia Grégoire ; de ne pas défendre la troisième loi-cadre sur la restitution des biens culturels usurpés ou mener les combats européens pour la protection du droit d’auteur et la liberté de la presse qui venaient tout juste de commencer. J’aurais aussi aimé poursuivre le travail sur des projets qui me tiennent à cœur : la Maison du dessin de presse, l’Institut de la France et de l’Algérie, la Maison des mondes africains, tous trois annoncés par le Président de la République, tous trois nous reliant à notre histoire et à une part de notre humanité. J’avais aussi de magnifiques poètes à faire découvrir au public dans mon tout jeune Rima Poésie Club ! Et, figurez-vous, j’avais déjà écrit un texte en alexandrin pour répondre à une éventuelle interpellation à la prochaine cérémonie des Molières ou des César ! Plus sérieusement, dans le domaine du patrimoine, je sais, chère Rachida, que tu vas veiller au destin du Pavillon des sources de Marie Curie, et je ne doute pas que tu aideras à faire émerger le meilleur projet pour la reconversion de l’Abbaye de Clairvaux ou pour les six vitraux contemporains de la cathédrale Notre-Dame de Paris.

Je ne sais pas quels nouveaux chemins m’attendent à la sortie de la rue de Valois, mais je sais qu’ils seront beaux et fraternels, combatifs aussi, car je n’oublie pas le fil rouge de tous mes engagements : la défense de la liberté de création, d’une culture ouverte et vivante, qui accueille la diversité comme une chance pour notre pays, la lutte contre l’extrême droite, ses manipulations, ses stigmatisations.

J’arrive à la conclusion de mon discours mais je ne peux pas vous quitter sans vous lire l’un de mes poèmes préférés : un poème d’Andrée Chedid, une femme qui m’a tant inspirée. Son parcours, à lui seul, dit tout de la force de la culture.

 

Sachant qu’elle nous sera ôtée,

Je m’émerveille de croire en notre saison,

et que nos cœurs chaque fois

refusent l’ultime naufrage.

Que demain puisse compter,

Quand tout est abandon.

Que nous soyons ensemble

Egarés et lucides,

Ardents et quotidiens,

Et que l’amour demeure après le discrédit.

 

Je m’émerveille du rêve qui sonde l’avenir,

Des soifs que rien ne désaltère.

Que nous soyons chasseurs et gibiers à la fois,

Gladiateurs d’infini et captifs d’un mirage.

 

Les dés étant formels et la mort souveraine,

Je m’émerveille de croire en notre saison.

 



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