Jacques Delors et l’action sociale


La plupart des hommages que le décès de Jacques Delors a suscités ont relevé de son action politique et de son rôle dans la construction européenne. Mais son action sociale est quelque peu passée à la trappe. En voici un exemple que j’ai vécu.

En 2002, ayant passé à Philippe Frémeaux le soin de diriger Alternatives Economiques ­– ce qu’il a fait de main de maître –, j’ai eu la possibilité de rejoindre, à temps partiel, le Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale (Cerc). Cet organisme venait d’être créé par Lionel Jospin, alors Premier ministre, en remplacement d’un autre Cerc (Centre d’études des revenus et des coûts) qu’Edouard Balladur, le prédécesseur de droite de Lionel Jospin, avait supprimé, car trop indépendant et critique à ses yeux.

Ce nouveau Cerc avait pour président Jacques Delors, tandis que Michel Dollé, venu du Commissariat au Plan, en était le « rapporteur général ». L’objectif de la petite équipe totalement indépendante composée de dix personnes, dont sept économistes, consistait essentiellement à repérer les trous et dysfonctionnements existant dans la protection sociale et de suggérer des propositions afin d’améliorer celle-ci et de réduire les inégalités.

Jacques Delors veillait à l’indépendance de l’organisme, mais aussi à la pertinence et à la faisabilité des propositions, grâce à l’étroite collaboration que lui et Michel Dollé avaient établie avec les organismes publics ou privés concernés.

Le 4e rapport sur « Les enfants pauvres en France » (2004) fut un pavé dans la mare : quoi, en France, ce pays qui se voulait à la pointe du social, on dénombrait 1,2 million de jeunes de moins de 18 ans vivant dans un ménage en situation de pauvreté ! Pour information, en 2021, on en compte 1,6 million.

Le rapport analysait les conditions de vie, la composition des ménages concernés, les nationalités d’origine, la formation, le devenir scolaire de ces jeunes ou enfants, etc. Dans ce texte, comme dans les suivants, on reconnaissait le savoir de Michel Dollé et la patte de Jacques Delors qui veillait au grain : exigeant, insistant sur les points qu’il jugeait essentiels. Je me souviendrai longtemps du « Mais vous voulez me rendre ridicule », qu’il nous lança avec colère un jour, alors que nous lui présentions le contenu d’un projet de rapport.

Grâce à lui, le Cerc a fait un bon travail jusqu’en 2008, année de son dernier rapport (« L’insertion des jeunes sans emploi »). François Fillon, nommé Premier ministre par Nicolas Sarkozy, pour se débarrasser sans bruit d’un homme et d’un organisme gênants, ne renouvela ni les contrats de travail des salariés (à durée déterminée) ni les mandats des membres du Conseil.

Jacques Delors fut renvoyé comme un malpropre, et le Cerc mis au rancart sans une explication. Cependant, de François Fillon, il ne reste aujourd’hui que des souvenirs peu ragoûtants, tandis que Jacques Delors est parti en nous laissant une Union européenne sans doute imparfaite mais solide : banque centrale européenne et monnaie commune (sous certaines obligations), marché unique, libre circulation totale ou partielle entre les pays de l’espace de Schengen (excepté Chypre et l’Irlande), Parlement doté de pouvoirs, programme Erasmus, financement européen possible pour des projets jugés importants…

Jacques Delors n’était certes pas tout seul, mais dynamique et entreprenant, il a permis de fonder les bases d’une construction européenne durable et équitable. Au CERC, il s’enquerrait d’Alternatives économiques, le lisait de temps en temps, parfois en grognant, mais néanmoins content qu’il soit édité sous forme coopérative. Je suis fier d’avoir travaillé avec lui.



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